Les formations du GRETA à la maison d’arrêt d'Ajaccio

Un reportage de Marie-Laure Marquelet pour Corse Matin sur les formations professionnelles en bâtiment et en cuisine financées par la CdC.



Les formations du GRETA à la maison d’arrêt d'Ajaccio

La prison relève souvent d’une forme de mythologie dans l’esprit du profane. Ses cellules, ses claquements de portes, ses bruits de clés… Un imaginaire alimenté par des clichés en partie relayés par les séries télévisées, sans doute, et les préjugés découlant du va-et-vient des politiques pénitentiaires, oscillant entre ouverture et tout répressif.

"La prison est un lieu de vie qu’il faut rendre le plus normalement humain, pose Patrick Migliaccio, le directeur de la maison d’arrêt d’Ajaccio, en s’employant à revenir à une image plus pragmatique. Si elle ne résout pas tout, elle peut être un temps pour réfléchir au sens que l’on souhaite donner aux choses et penser au moment de la sortie." C’est en tout cas dans cette perspective que se sont mises en place les formations professionnelles dispensées au sein de l’établissement.

Depuis 2015, la Collectivité de Corse a la charge de la formation professionnelle des détenus et c’est par le biais d’un appel d’offres qu’elle a confié au Greta* de Corse-du-Sud la mission d’assurer à la maison d’arrêt d’Ajaccio deux formations, dans les domaines du bâtiment et de la cuisine. Quatre de ses formateurs y interviennent ainsi à hauteur de 400 heures par an.

Projet de vie

"Chaque formation accueille en moyenne six détenus mais, en réalité, il existe un véritable roulement du fait de la courte durée de détention de chacun", précise Franck Pagliuchi, adjoint au chef de détention et responsable de la formation des détenus. La liste d’attente pour accéder à ces formations n’en reste pas moins longue, malgré des critères de sélection précis. Les détenus volontaires doivent passer un entretien devant les formateurs qui évaluent leurs motivations. "C’est tout sauf de l’occupationnel !", insiste Ange-François Filippi, conseiller au Greta. "Ils doivent présenter un projet personnel qui va leur permettre de se projeter dans l’avenir. Ils signent également un contrat d’engagement", tient-il à ajouter.

Pour la plupart des détenus concernés, il s’agit d’une première expérience professionnelle. C’est souvent aussi la première fois qu’ils signent un contrat. Sur celui-ci est notamment stipulé le respect des consignes et des horaires, afin de les responsabiliser et de les préparer à ce qui se vit chaque jour de l’autre côté des barreaux.

Du côté des détenus, si l’acquisition de compétences techniques est bien sûr un puissant facteur de motivation, on avoue que l’obtention de certains bénéfices compte aussi. "Le petit salaire dépanne et puis il y a la remise de peine complémentaire. Heureusement qu’il y a cela. Ça casse la routine et on oublie un peu le monde carcéral", lance l’un d’eux.

"Que chacun réussisse à sa mesure"

Par la suite, selon leur cursus, certains détenus passent un CAP ou simplement bénéficient d’un certificat de qualification professionnelle. Et un livret détaillant les compétences acquises, portant le logo de l’Éducation nationale, leur est délivré. "Cela peut être un élément préparatoire à une VAE (validation des acquis de l'expérience) ou à un emploi éventuel. L’importance c’est que chacun réussisse à sa mesure", relève Ange-François Filippi.

D’autres se découvrent une vocation, à l’image de ce propriétaire de restaurant qui, en sortant de prison, a réintégré son établissement, mais cette fois en tant que chef cuisinier. Et puis il y a ceux qui possèdent déjà des qualifications et qui participent au passage à l’amélioration des conditions de vie de tous. "J’ai établi un système d’affichage des dates de péremption des denrées et des consignes d’hygiène pour la cuisine", rapporte un jeune détenu. "On apprend plein de choses et l’on se sent utile auprès des collègues comme lorsque l’on rénove les cellules", ajoute un autre. Une approche valorisante, susceptible d’améliorer le quotidien, sur fond de solidarité et d’entraide. L’idée étant que ces formations professionnelles s’apparentent aussi à un apprentissage comportemental.

Autre regard

"La formation leur permet d’exister en dehors du statut de détenu. Cela participe à leur redonner confiance. De là, ils attirent un autre regard sur eux et cela se ressent dans leur comportement", assure Madame Adami, la cheffe de détention. De l’avis de tous les encadrants, lors des sessions de formation, le comportement des détenus s’avère différent, le contexte de surveillance n’étant pas le même et le rapport à l’autorité non plus.

"Même s’ils évoquent souvent ce qui les a conduits en prison, ce qu’ils ont fait ne me regarde pas. Je m’en fiche, je ne suis pas leur juge", tranche Reynald Glasser, formateur en cuisine. Sans aucune appréhension, l’ensemble des formateurs ont su s’adapter et s’intégrer aux contraintes de l’environnement carcéral. "On apprend à être discret. Je n’oublie jamais que, moi, je vais ressortir", confie pudiquement Battì Paoli, formateur en bâtiment.

Au bout du compte, bien que l’évaluation de ces formations professionnelles, en matière de réinsertion et de lutte contre la récidive, reste difficile à établir, elle constitue une opportunité résolument positive pour les détenus. Les responsables de la maison d’arrêt d’Ajaccio cherchent d’ailleurs à proposer de nouvelles formations adaptées à la configuration de l’établissement. "Rien n’est inutile. On sème et l’on sait qu’un jour cela poussera. Pour certains ce sera plus long, observe Ange-François Filippi. Dans tous les cas, mieux vaut miser sur l’éducation que sur l’ignorance !"




Jeudi 11 Juillet 2019
Académie Corse